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William

et le vaisseau truqué

La Rochelle

1

Les Kassenef

« Soit un navire de trois cents tonneaux, que l’on va charger comme suit :

Cent vingt barils de blé,
Soixante-quinze balles de tissus,
Deux mille cinq cent kilogrammes d’avitaillement divers,
Vingt-cinq barriques d’eau douce.

Calculez le poids total de la cargaison, en tonne, et convertissez-la en francs et en livres sterling.

Sachant que trois pour cent des balles de tissus ont été détériorées au cours du voyage, calculez la valeur de la perte.

Vous trouverez en annexe de cet énoncé, les tables des monnaies, des poids et mesures nécessaires ; celles-ci sont partielles, pour vous inciter à la déduction des informations omises.

Cet exercice numéro deux a un coefficient de trois.

Temps imparti : une heure trente.

Jeunes gens, au travail ! »

Pas très plaisant, à quatorze ans, d’affronter une batterie de problèmes mathématiques, plus prompte à terrasser le plus assidu des élèves de ce vieux collège rochelais, que de les amuser. Le vieux professeur de mathématiques, monsieur Denlebec, l’un des ultimes représentants d’une génération en voie de disparition, arpentait l’estrade en débitant d’une voix lente et énervante les divers énoncés.

William Kassenef, un rouquin boutonneux de taille chétive pour son âge, arborant des lunettes rondes comme des hublots accrochées à son nez en trompette, écoutait avec effarement cette liste, clamée telle une sentence exécutoire… Sur les quatre problèmes formant l’escadre professorale, celui du vaisseau de trois cent tonneaux présentait un avantage certain : il éveillait l’attention du marin en culottes courtes, passionné par tout ce qui pouvait flotter avec, si possible, quelques mâts bien chargés de toile.

Coinçant son crayon contre sa lèvre supérieure, en signe d’intense activité de réflexion intellectuelle, le collégien se hissait à la hune du mât de perroquet et scrutait l’horizon étendu bien au-delà des murs gris du collège.

Oubliés, la valeur de la cargaison et cette malencontreuse affaire de balles endommagées, le subrécargue n’était-il pas là pour s’en préoccuper ? Il règlera le litige avec l’armateur… Pour l’heure, l’appareillage n’attendait pas. William rejoignait les gabiers de misaine pour larguer les rabans de ferlage des voiles qui se déroulaient sur leurs cargues... Au-dessus de lui, les mouettes tournoyaient en riant, le navire s’affranchissait de la tutelle des pilotes... Heureux, le mousse prit un peu de repos sur la hune, après la manœuvre…

William Kassenef ! Vous dormez ?

Ce cri, claquant comme une voile faseyante, fit lever la tête du mousse... Était-ce un abordage ? Fallait-il carguer les voiles ?...

Non. Simplement Barnabé Denlebec débarquait le mousse collégien à des réalités plus terre-à-terre... Un devoir de mathématiques, en guise de journal de bord, attendait ce pauvre William, contraint de troquer la barre de gouvernail contre le stylo, la voile pour la feuille de papier, le compas... pour celui de l’écolier...

Dehors, un grain plein ouest frappait les vitres de la salle de classe... Triste journée !

Le résultat fut sans réelle surprise : l’algèbre pure et abstraite, la géométrie oubliée dans ses espaces, étaient abordées dans les pires conditions : gros temps, courants contraires, voies d’eau… Seul réchappa à ce désastre, naufrage annoncé, le petit problème concernant le navire de trois cents tonneaux. William se tira parfaitement de cette problématique normale-ment assignée au dépensier, au subrécargue ou au second… Il trouva, au gramme près, la perte infligée à la marchandise gâtée, détermina sans sourciller le poids total embarqué, sut rendre les comptes au centime et au cent près… Le professeur aurait-il exigé de faire le point, que notre élève, sans se laisser abattre par une telle difficulté, aurait répondu sans l’ombre d’une hésitation. Or, une salle de classe n’est pas un navire, même si à quelques encablures de là, le vieux port de La Rochelle invitait les rêveurs et les voyageurs de l’imaginaire à larguer les amarres…

Heureusement, ces longues traversées trimestrielles com-portaient quelques escales enchanteresses, –les vacances–, permettant à ces têtes blondes, brunes ou rousses, de se délasser. William aimait bien le collège, certes, il prenait grand plaisir à s’abreuver d’histoire, de géographie, de sciences naturelles et de français, estimant l’anglais un peu difficile, mais pouvant être utile lors des abordages – on ne sait jamais – ; sa terreur était ces redoutables mathématiques. Il avait plus à se plaindre des sobriquets ridicules que son patronyme pouvait évoquer, quelques charmants petits camarades ne se privant pas de jouer avec ses initiales quelques peu déformées à leur convenance...

* * *

Les diverses branches de cette famille cohabitaient depuis des générations au sein d’une grande demeure biscornue, dressée non loin du vieux port de La Rochelle, célèbre par ses tours. La bâtisse, édifiée sur une parcelle étroite, s’étirait d’une rue à l’autre en passant par des cours, des recoins, des tourelles, des excroissances multiples, le tout desservi par d’étroits escaliers et de sombres corridors. La façade principale, la plus intéressante avec ses sculptures de proues de navires, s’élevait sur la pittoresque rue Sur-les-murs ; cette voie coiffait de ses pavés l’ancienne muraille élevée entre la tour de la Lanterne et de la Chaîne. Ce canton de marins criait autrefois misère, mais il était devenu, à partir de la seconde moitié du xxe siècle, très en vogue... Les Kassenef n’avaient pourtant pas choisi de demeurer ainsi au cœur d’un quartier touristique ; ils en subissaient plus les nuisances engendrées par l’activité estivale, que de jouir d’une vue maritime unique en son genre. Lorsque les ancêtres de la famille avaient édifié ce pied-à-terre sur le rempart, Louis XIII régnait sur le royaume de France… Bien plus tard, certains devenus armateurs, veillaient de leurs fenêtres à la construction de leurs navires, leurs chantiers étaient alors installés sur un terre-plein aménagé au pied du rempart.

Chacune des cellules de cette famille possédait sa tanière au sein de la construction à l’aspect d’un village perdu au cœur de la ville.

Cette maisonnée expédiait régulièrement quelques rejetons courir les océans: mousses, matelots, capitaines, flibustiers, négriers, armateurs, pêcheurs... ne se comptaient plus selon l’époque. Le dernier Kassenef qui avait navigué au-delà du pertuis d’Antioche était Joachim, le grand-père, mis à la retraite en même temps que le Ville de Lorient, cargo de l’armement Dollemars. Aristide, le père du garçon, était aux commandes de la capitainerie du port, son navire immobile. Les temps avaient changé. Les Kassenef n’avaient plus de représentant sur l’eau... Quelle déchéance !

William reprendrait-il le flambeau ?

Trois générations cohabitaient dans cette demeure tentaculaire et pourtant petite. La tribu comportait une dizaine de membres : outre les grands-parents paternels, séparés et maîtres des lieux, vivaient ici les deux parents de William et sa petite soeur de huit ans, Lisabeth ; une vieille tante bougonne de la lignée maternelle, nommée depuis des lustres Ma Tha ; un frère d’Aristide, Pol, son épouse Clarisse, et leur fille Pauline, fréquentant le lycée (ces membres-là voyageaient sans cesse, pour affaires...). On passera bien sous silence les nombreux chats qui hantaient les cours et les toits...

Ce petit monde allait à son rythme, sans vraiment se préoccuper de l’intérêt croissant porté par les hordes de touristes à cette petite ville de l’Atlantique.

William supportait mal cette promiscuité familiale, souvent étouffante, coincée entre ces murs qui sentaient parfois le moisi et le renfermé. Le garçon voulait de l’espace, du grand air. Dès qu’il le pouvait, il s’échappait sur la cale pour courir au plus près de l’eau et rêver de bateaux... Il en voyait passer tous les jours sous la fenêtre de sa chambre étroite : voiliers, chalutiers, promènes-couillons... même la marie-salope l’entraînait dans des traversées imaginaires.

2

Corvée poussiéreuse

Les vacances venaient fort à propos pour clore ce deuxième trimestre éprouvant. William se souvenait avec amertume des funestes problèmes de mathématiques où, heureusement, le voilier figurait en bonne position pour rehausser une moyenne mise à mal par les autres épreuves.

Durant les quatre premiers jours de congé, le temps jouait une partition plus hivernale que jamais, les jours suivants ne s’annonçaient guère plus engageants. De ce fait, le grand-père, constatait que les deux garnements ne tenaient plus en place et irritaient la vieille tante Ma Tha, laquelle soupirait et levait les yeux en signe de désapprobation à chaque fois qu’ils dévalaient les escaliers. Il décida d’employer cette énergie vainement gaspillée, pour leur confier une mission particulière…

Joachim stoppa net le frère et sa petite sœur engagés dans une course poursuite menée à fond les manettes dans l’escalier tortueux conduisant de l’habitation Ma Tha (un lieu ô combien peu fréquentable !), à la demeure plus noble du grand-père.

« Les deux terreurs…, venez avec moi ! » ordonna-t-il.

Sans rien soupirer, – car l’ordre intimé ne souffrait d’aucun commentaire –, les deux enfants suivirent docilement leur grand-père qu’ils adoraient.

Ce dernier les mena jusqu’à un recoin sombre et quasi oublié du village urbain Kassenef. À l’extrémité d’un passage étroit et légèrement de guingois, une porte basse ouvragée à l’ancienne, – du temps des Louis –, gardait l’accès d’un escalier jusqu’alors inconnu des deux enfants.

Attention, la pente est raide et c’est plein de toiles d’araignées là-haut… Vous n’avez pas peur, n’est-ce pas ?

William fit non de la tête ; Lisabeth se montrait forte… mais elle n’aimait pas du tout ces vilaines bestioles pleines de pattes.

À la suite de leur grand-père qui ouvrait la marche, les enfants pénétrèrent dans un univers mystérieux : ces combles, très vastes, chapeautaient l’ensemble des bâtiments biscornus ; il était impossible de là, d’en apprécier l’étendue réelle d’un seul coup d’oeil. L’obscurité ambiante, les innombrables recoins, les poutres et piliers, les paliers et niveaux intermédiaires qui accompagnaient les variations architecturales des étages inférieurs, attestaient d’une longue évolution des lieux au cours des siècles. Ce grenier, saturé à satiété d’un nombre incommensurable d’objets improbables et hétéroclites, de vestiges d’ameublements, d’ustensiles dépareillés ayant servi à des générations de Kassenef depuis le fond des âges, semblait épouvantablement effroyable. Le marché aux puces, en comparaison, était d’une propreté et d’une rigueur de rangement toute militaire...

 

... à suivre ...

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© Patrick Durand-Peyroles 2009.

An English (US) translation is planned to 2011.

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